On poursuit l'assaut du camp d'Isaar à la cool. J'essaierai de moins traîner pour la suite et fin.
Épisode 19 — Partie II : le vol de la truite
Au-dessus des monts de l’Échine, le noir du ciel virait lentement à l’indigo, puis à ce bleu nuit devenu depuis de trop longues années la seule couleur du jour. En contrebas, les hommes d’Isaar ne tarderaient pas à amener sa pitance au loup de l’hiver. Il était temps. Parfait. Polaris était déjà en place.
La voie vers le sommet qu’il avait emprunté était périlleuse, mais au moins avait-elle permis à Boy de le suivre. Maintenant que leur parvenaient depuis l’embouchure de la caverne au Crâne les ronflements sonores des deux dragons, Polaris ne le regrettait pas. Il flatta la fourrure de son chien et tira de sa besace les deux truites qu’Anatole lui avait confiées. « On y va ? »
Boy leva la tête et mit la truffe au vent quelques instants, comme pour vérifier que leur odeur ne les trahirait pas, puis il s’avança prudemment vers l’entrée de la caverne, si bas sur ces pattes que son ventre plongeait presque dans la neige épaisse. Polaris progressait à ses côtés dans un silence total, ses pas calés sur ceux du chien, soufflant avec lui, en rythme, leurs esprits confondus pour ne former qu’un seul être d’une discrétion totale, dont les huit membres ne laissaient pas la moindre trace et les deux têtes le moindre son. Même les rayons pâles et froids qui baignaient l’intérieur de la grotte ne trahissaient pas leur présence ; grâce à la magie d’Anatole, ils les contourneraient pour encore quelques temps.
Les jeunes dragons étaient lovés non loin de la source de cette lumière, des flammes bleutées qui irradiaient depuis le lourd bassin de pierre que des géants d’un autre âge avait posé sur un piédestal au centre des lieux. Elles illuminaient les fresques des parois, où malgré les couleurs affadies se devinait le clan du Crâne, au faîte de sa puissance, quand il avait abandonné le culte de Thrym pour vénérer la reine de l’Hiver. Polaris se rappelait les contes de son enfance et ses récentes conversations avec le vieux Mjenir du clan du Loup à ce propos. La tentation était grande de s’attarder un peu pour déchiffrer les runes qui couraient tout le long des murs et percer le mystère de cette chapelle d’Auril, mais un grognement le ramena à la raison. Les dragons s’éveillaient. Après une légère pression contre le flanc de Boy, il fit glisser les truites sur la glace jusqu’à un pas des deux monstres aux écailles de neige, puis recula prudemment jusqu’à la sortie. Il eut tout juste le temps d’apercevoir un cou s’allonger et une mâchoire engloutir le premier appât. Et le deuxième ? Il n’avait pas le temps. Bien loin en contrebas, Anatole avait émis son signal. Polaris et Boy disparurent au point du jour.
*
Dieu que c’était lourd. Perceval avait beau être le pigeon le plus musclé au nord de l’Échine, cette truite préparée avec amour par son beau maître pesait vraiment son poids. À l’égal de son plumage, son fumet lui aussi était merveilleux. Quel dommage, quelle tristesse de ne pouvoir y plonger le bec !
Mais le bon maître avait été formel. Il avait même offert à Perceval, pour marquer le coup, non pas deux, non pas trois mais bien quatre noix ce matin, qui lui alourdissaient conséquemment l’estomac. Malgré tout, les vents étaient favorables et l’air scintillant sous les derniers éclats de la lune. Il s’agissait simplement de se concentrer et d’oublier cette délicieuse odeur, se laisser porter par les airs jusqu’à la litière de ce sinistre loup et, parvenu à son aplomb, tout simplement lâcher ce fabuleux butin, voilà tout. Rien de plus facile.
Dieu que ça sentait bon.
Il avait vu son maître les préparer pendant deux jours, ces truites. Partir en forêt récolter belladone et merises, fumer délicatement le tout, ajouter les herbes odoriférantes prélevées dans l’attirail de cette empoisonneuse d’Ulcora qui, comme tant d’autres, avait vainement tenté de tromper son bon maître, en farcir les truites avec des baies de genièvre et, aidés de Mjenir, prononcer quelques menues incantations, et voilà ! Le repas parfait.
Pourquoi donc fallait-il en nourrir cet énorme chien au service de barbares esclavagistes ? Perceval se le demandait bien. Cela le dépassait complètement. Mais bien sûr, c’était dit, compris comme tel, organisé de bout en bout. Il ne s’agissait pas de déroger. Pas même pour une petite miette.
Ah ça non.
Pas. Même. Une. Miette.
Voilà. La litière. Le loup de l’hiver qui s’ébroue au réveil. Au loin, les hommes qui se préparent à lui apporter son repas. C’était maintenant. Ou jamais.
Dieu que ça sentait bon.
Si seulement Perceval n’avait pas senti le regard du maître peser à ce moment de toute sa terrible acuité sur le moindre de ses faits et gestes. En plus du poids du poisson, c’était beaucoup à supporter. Il fallait renoncer, et lâcher ce poisson. Si seulement. Ah ! Tant pis ! Au moins pouvait-il encore faire voler cette truite comme jamais truite n’avait encore volé.
Une parabole parfaite, droit dans le gueule du loup.
*
Alors que le maître chien s’inquiétait des soubresauts étranges qui secouaient son animal, là-haut sur la falaise, une brève lumière scintilla, formant quelques instants l’image discrète d’un livre ouvert. C’était le signal. Dans le couloir au nord-est, Loxias porta à ses lèvres son cor en défense de morse et souffla du plus fort qu’il put. « Isaar ! Un chevalier de Helm te défie ! Bâtard d’Auril* ! Te reste-t-il au moins l’honneur ? »
Tout le camp du loup avait tremblé. Après à peine une poignée d’instants, les pans des tentes se relevèrent et des hommes à la peau noircie d’engelures en sortirent à moitié nus pour chercher du regard leur seigneur et maître Isaar, l’élu de la déesse, l’enfant du loup. Celui-ci était déjà armé d’une fine lame de glace qu’il braqua en direction du cri. Ils accoururent, faisant crisser la glace du lac sous leurs pieds.
Anatole n’attendit pas. Il n’y aurait pas meilleures occasions. Ce sort qu’il avait tourné et retourné dans sa tête si souvent sans jamais s’en servir. Trop dangereux. Trop destructeur. Trop brutal. Ce sort qui ne lui ressemblait pas. Qui ne lui ressemblait plus. Depuis combien de temps ne l’avait-il plus tenté ? Avant la mort de sa belle Isale, c’était certain. Plus jamais depuis. Il était grand temps.
La boule de guano de Perceval lancée vers le lac se transforma soudain en véritable météore qui fila droit vers les hommes d’Isaar, percutant la meute en son milieu, au plus grand bonheur de Loxias. Elle explosa au contact de la glace qui se fendit d’emblée, formant trois plaques déséquilibrées qui tanguèrent dangereusement et précipitèrent dans les eaux glacées la plupart de ceux que le feu avait épargnés. La première phase du plan s’achevait, parfaitement réalisée. Les cartes étaient rebattues. Maintenant, ils avaient une chance de l’emporter. Une lueur d’espoir se forma dans le cœur de Loxias. Helm leur sourirait-il ? Elle fut bien vite tempérée, toutefois. Isaar avait survécu ainsi que certains de ses fidèles, les plus solides, les plus dangereux. Ils se lançaient droit vers lui, les quelques chasseurs de Gunwald et leur meute de chien. Le combat serait rude. Plus loin, au fond du cirque, Loxias aperçut la prêtresse qui, déjà, rassemblait l’arrière-garde et organisait la défense du camp. Un cri perça alors le vacarme. Le cri d’un dragon.
* Les véritables insultes lancées par Loxias ne respectent pas la charte du forum.
***
La concoction de ce poison nous a bien occupés, parce qu’il a fallu improviser quelque chose. Mais compte tenu du fait qu’ils disposaient d’une bonne base (les herbes abortives dont se servaient Ulcora) et qu’ils ont accordé toute une journée de reco à ça (avec jet de fatigue à la clé), l’idée était trop bonne pour être abandonnée. J’aurais évidemment préféré que l’un d’eux maîtrisent les poisons ou, au moins, les outils de l’herboriste, mais ce n’était pas le cas. Anatole bénéficiait toutefois de l’aide de Mjenir, et de la bénédiction de Loxias. J’ai donc procédé ainsi : la compétence Nature lui permettrait de repérer la bonne plante — avantage avec l’aide de Mjenir : 24, ils sont tombés sur un truc puissant. Restait à déterminer quoi, et quel DC il imposerait aux bébêtes pour résister. Le poison de Wyvern donne 14 DC, j’ai donc considéré qu’ils avaient trouvé un poil mieux que ça avec ce 24, un truc qui fixerait le DC à 15. Il fallait ensuite faire jouer la compétence Arcane pour procéder à la préparation, et comme Anatole ne s’y connaît pas vraiment la matière, j’ai fixé le DC de ce jet à 15, sachant qu’une réussite à 21+ augmenterait encore un peu le DC du poison. JB choisit de craquer son inspi sur ce jet, et d’employer la bénédiction de Loxias. Il fait 19 +2 = 21 ! Je considère que le poison concocté est à DC 17. Le loup va rater son jet, ainsi qu’un des deux dragonnets.