Après la bataille
Je veux écrire ceci pendant que c’est encore net.
Brithil pleurait ses morts avec le corps entier, sans honte et sans retenue. Autour d’elle les autres faisaient de même. Hommes et femmes, guerriers et non-guerriers, un deuil collectif et public que personne ne cherchait à contenir. Je les ai regardés et je n’ai pas su quoi faire de mes mains. Je les ai écoutés aussi. Leurs chants se sont élevés dans l’air, portés par une onde vibrante, comme s’ils, collectivement, rassemblaient leur peine pour la faire enfler, prendre de l’altitude, et s’envoler avec les âmes de ceux qui n’étaient plus.
Ce n’est pas la chevalerie qui nous apprend à retenir la douleur. Nous avons beau être formés pour devenir de solides gaillards, j’ai vu des hommes pleurer. Mais chez nous, ce n’est tout de même pas la même chose. Le christianisme, dans sa forme même la plus ouverte, n’encourage pas à cette extraversion. La foi arienne que j’ai reçue tend vers la tenue, vers la dignité de la souffrance offerte, pas vers son expression bruyante. Ce que j’ai vu ici était une expression plus antique. C’était une autre idée de ce qu’on doit aux morts, et peut-être une façon de s’en libérer assez pour continuer.
Puis ça s’est arrêté, comme une pluie qui finit, et les réjouissances ont commencé avec la même intensité. Comme si l’un et l’autre venaient de la même source et se suivaient aussi naturellement que le jour suit la nuit.
Je pense à Bohort. Je l’ai porté dans la poitrine, fermée, depuis l’est du pays franc. Ce soir quelque chose s’est un peu desserré, sans que je sache exactement pourquoi. Ce pays va sans doute me changer.
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Cette même nuit, ou plusieurs nuits
Pendant les réjouissances, une des Lames d’Argent — guerrières de rang sous les ordres de Brithil — est venue à moi. Elle m’a dit que Brithil lui avait parlé de moi.
Nous ne nous sommes pas échangés nos noms. Je n’ai, surtout, pas pensé a lui demandé le sien, tellement j’étais troublé par son approche.
Nous avons partagé du temps, beaucoup de temps il me semble, ou alors peu, je serais incapable de trancher. Il y avait beaucoup de choses à y mettre et le temps semblait s’étirer pour les y accueillir toutes, ou peut-être s’était-il déjà mis à se compter autrement.
Ce que je sais avec certitude : Brithil avait parlé de moi. Je comprendrais plus tard pourquoi, mais cette information était déroutante sur le moment. J’ai su, malgré tout, porté par mon instinct, saisir ce qui m’a été proposé par cette guerrière, sous les recommandations de sa Capitaine. Je ne l’aurais sans doute jamais fait quelques mois avant.
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Avant le départ pour la forêt
Les jours qui ont suivi la bataille ont été ceux des choix. Chacun a pris sa route, ou retrouvé la sienne.
Brithil est repartie vers les terres du Grand Duc Ardanor. Elle est Lame de sa cour, Capitaine de ses Hautes-Ailes. Elle a des obligations qui ne s’arrêtent pas parce qu’une bataille est gagnée. Je l’ai regardée partir.
Iffan est parti seul, pour une affaire de cerf d’ombre. Une quête solitaire et silencieuse qui lui ressemble. Nous ne nous ressemblons pas en tout.
Nous n’avons toujours pas de nouvelles d’Amren. Il avait choisi la tour d’épine, pendant que nous allions au lac. Des chemins différents dans un même monde. Belisse Lance-Aurore est avec lui, ce qui me rassure d’un côté. Mais je me souviens de ce silence pesant face à l’enthousiasme de mon ami et de son choix. Je me souviens des regards. Je me souviens, aussi, de l’intervention de Belisse. Lui-même n’y serait pas allé, je l’ai vu. Mais il ne pouvait, en tant que champion, laisser un jeune homme relever le défi alors que lui s’abstenait de le faire. Il n’est pas là pour secourir Amren. Il est là pour secourir son honneur et sa fierté. Amren, vu sa famille, n’a pas choisi cette mission pour des raisons différentes. Je prie que ces motivations ne soient pas l’expression d’une folie qui va les faire courir à leur perte tous les deux.
Pour ma part, je laisse la chasse à mon cousin, car c’est un art que je n’ai jamais compris dans lequel il exèlle avec une obsession déroutante. Je laisse la folie et la démesure à Amren si tant est qu’à l’heure où j’écris ces lignes, il y ait encore quelque chose à laisser.
J’ai choisi pour ma part la quête de la forêt de givre. Je souhaite aider le Grand Duc à soigner sa terre. Je souhaite comprendre un peu plus de ce monde. Je veux passer du temps avec eux, pas simplement leur montrer que je vaux aussi bien, voire autant qu’eux.
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Le groupe
Nous sommes six : Eluned, qui guide et qui sait les choses magiques ; Morgra l’éclat vert, une dryade, qui comprend les forêts et qui écoute les arbres ; Sildia, plus jeune, dont le printemps semble habiter les gestes ; et deux faunes, Laekôn et Kaer, qui me semblent, à défaut d’être brillants, au moins sympathiques et capables. Ils semblent fantasmer des situations à l’encontre de Sildia qui transpire par leurs orbites. Ils la regardent parfois avec un air si libidineux que c’en est presque drôle de voir la dryade filer d’arbres en arbres.
Je ne savais pas grand-chose des faunes avant de les côtoyer. Ma mère m’en avait parlé comme de gardiens des lisières et des creux de collines. Ils sont plus petits que dans mon imaginaire, plus nerveux, plus bavards, et ils s’arrêtent parfois sans prévenir pour renifler l’air avec une intensité animale qui contredit entièrement le fait qu’ils se tiennent debout.
Des arbres meurent dans le domaine d’Ardanor. Un à un, frappés par un givre qui n’est pas naturel. Même dans un monde où tout est déjà surnaturel à mes yeux, celui-là ne va pas. Les dryades le sentent bien avant les autres.
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Laekôn et les mots
Le deuxième jour de marche, ou ce qui en tenait lieu, Laekôn s’est approché pendant que j’écrivais et m’a regardé faire avec une méfiance que je n’avais pas vue chez lui jusqu’alors. Il m’a demandé ce que je faisais. Je lui ai expliqué : je notais une clarière, la couleur des mousses, des teintes pour lesquelles je n’ai pas encore de noms.
Il m’a dit, avec le sérieux particulier des petites créatures qui ont longtemps réfléchi aux grandes choses, que les mots sont vivants et que noter les paroles des autres revient à leur dérober quelque chose. Que l’écriture peut être un vol.
C’est une idée que je n’avais jamais envisagée.
Je l’ai rassuré : je n’écris pas les paroles des autres en les faisant passer pour les miennes. Ce que j’écris, c’est d’abord ce que je vois, ce que les gens font et mes propres impressions, qui n’appartiennent qu’à moi et que personne ne peut me contester. Il a réfléchi un moment, les naseaux frémissants et a semblé partiellement convaincu.
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Le rituel
Eluned et Morgra ont cherché.
Elles semblaient écouter les arbres. Morgra, dans une approche plus physique, touchait, sentait. Parfois elle disparaissait dans une écorce, d’un hêtre ou d’un frêne, pour réapparaître, quelques instants plus tard. Elle ne le faisait pour autant jamais dans un arbre malade. Mais dans ceux, encore sains, qui n’étaient pas loin. Eluned, elle, se concentrait pendant des instants assez longs, apposait ses mains, manipulait son bâton, marmonnait des mots parfois incompréhensibles de là où j’étais. Elles se complétaient. Ce que j’appellerai l’enquête a bien pris plusieurs jours. Elles ont fini par trouver. Sous la terre gisait un mal qui, par sa présence interdite et maléfique, rongeait le domaine des Rameaux Blancs. Elle a demandé aux faunes d’aller chercher les nains sous la montagne. Ils revinrent quelques jours plus tard, accompagnés de dix êtres petits, costauds, dont j’avais vu quelques représentants à la cour d’Ardanor. Le prince Azdin et neuf solides compagnons nains étaient là, avec tout leur équipement, des mules et un chariot. Ils se mirent à creuser, au son de chants ancestraux de leur peuple, m’expliqua Eluned. Les coups de pelle et de pioche avaient quelque chose qui relevait, par leur savoir-faire, plus de l’art que de la basse besogne. Je n’avais jamais regardé quelqu’un travailler avec tant d’intérêt.
Ils finirent par dévoiler l’objet de nos recherches. Une racine, isolée des systèmes souterrains de la forêt. Mais bien présente. Givrée, bleue glace, elle répandait son aura froide et maléfique tout autour d’elle, empoisonnant le sol. Alors, les fées firent tous ensembles quelque chose qui, là encore, restera gravé dans ma mémoire.
Eluned et Morgra ont formé un cercle avec Sildia, les deux faunes et les nains, et elles ont chanté. Pas dans une langue que je connaisse. Quelque chose de plus ancien, de plus rauque, qui portait des consonnes que je n’ai pas dans la bouche. Du vieux gaëlique, ai-je pensé. Pas celui qu’on entend encore dans les campagnes de l’ouest, mais quelque chose d’antérieur à ça. La langue des premiers âges dont ma mère m’a parlé. Et pourtant, par endroits, je comprenais des fragments. Pas les mots entiers mais des éclats. Une racine ici, une image là. Comme si la langue parlait à quelque chose en moi qui précède ce que je sais.
Je suis resté en dehors du cercle et j’ai écouté sans bouger. Il y avait quelque chose dans ce chant qui rendait l’air plus épais, plus chargé. Morgra les yeux fermés, les mains à plat sur la terre. Sildia dont la voix montait plus haut que les autres. Eluned qui tissait quelque chose que je ne voyais pas mais dont je sentais le mouvement, comme on sent le vent avant qu’il arrive.
Puis Eluned a ouvert les yeux et a dit qu’elle savait où aller.
Kaerwin du Givre Noir. C’est le nom qu’elle a prononcé.
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La marche
Le premier paysage que je ne saurai jamais nommer correctement, c’est celui des landes violettes. Pas violettes comme les bruyères de chez nous, non. Violettes comme si quelqu’un avait décidé que le violet était la seule couleur qui comptait et avait repeint le monde jusqu’à l’horizon ainsi. Le ciel au-dessus était d’un jaune de miel pâle. Les deux ensembles ne devraient pas fonctionner. Ils fonctionnaient.
J’ai essayé de compter les jours. J’ai abandonné assez vite.
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La marche — les collines sonores
Il y a des collines ici qui font du bruit. Pas comme le vent dans les rochers. Quelque chose de plus délibéré, un bourdonnement sourd qui monte du sol et que Morgra appelle le chant de la pierre. Elle y a posé la main et a souri. Sildia a couru jusqu’au sommet de la plus haute et a ri de là-haut pendant un bon moment.
Le soir, nous avons campé dans un creux entre deux d’entre elles. Laekôn et Kaer ont raconté des histoires dans leur langue, par gestes autant que par mots, et Sildia les a traduits en partie. J’ai écouté jusqu’à ce que le bourdonnement des collines et leurs voix se mêlent et que je ne sache plus distinguer l’un de l’autre.
Ce soir Sildia a partagé des baies avec moi sans me demander si j’en voulais, simplement en m’en tendant une poignée avec un sourire, et ça m’a semblé aller de soi. Pas d’échange, pas d’obligation. Juste le moment. C’est peut-être ça que les fées font avec le temps. Ils vivent dedans sans compter ce qu’il a coûté ni ce qu’il va coûter.
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Il y a des prairies où l’herbe bouge sans vent, en vagues lentes et continues, comme si la terre respirait dessous. Nous y avons passé une nuit.
Ce soir-là, Eluned a parlé longtemps, à voix basse, de choses que je comprenais à moitié. La nature du Glamour, la façon dont il circule, la différence entre les lieux où il abonde et ceux où il se tarit. J’ai écouté avec tout ce que j’avais. J’ai pensé à Errin, ma tante, qui appelle ça des laies. Une sorte de réseau de veines magiques qui coulent à travers notre monde, mais que seuls les initiés peuvent voir. J’ai immédiatement fait le rapport tant les deux choses sont racontées par ceux qui savent de la même manière. J’ai l’impression qu’ici, il y a beaucoup plus d’initiés que chez nous.
Je me suis endormi dans l’herbe qui bougeait. Je n’ai pas rêvé, ou j’ai rêvé de quelque chose que je ne me rappelle pas, ce qui revient au même.
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Je pense à Brithil.
J’ai compris quelque chose ce soir, à la lumière du feu que Kaer a allumé en soufflant dessus comme si le feu lui devait quelque chose.
La Lame d’Argent qui est venue à moi après la bataille. Brithil avait parlé de moi, elle me l’avait dit. J’y avais vu un signe de quelque chose, un sentiment retenu, une intention. Mais en regardant Sildia offrir ses baies, Laekôn raconter ses histoires, Kaer allumer son feu, j’ai commencé à comprendre autrement. Les fées vivent le moment présent comme s’il était l’unique chose qui vaille la peine d’être vécue. Ce qui a été vécu a eu sa valeur entière dans le moment où il était vécu. Ce qui viendra ensuite, si les fils se croisent à nouveau, c’est que cela devait être. On ne thésaurise pas. On ne retient pas. On donne, pleinement, parce que le moment le demande.
Brithil avait parlé de moi parce qu’elle avait envie que quelqu’un que j’aurais à rencontrer me trouve. C’est tout. C’est déjà beaucoup. Ce n’est pas moins que ce que je croyais que c’était. C’est différent.
Je ne suis pas sûr de savoir encore aimer comme ça. Donner le moment sans compter. Mais je commence à comprendre que c’est ce que ce monde demande, et que ce n’est pas une façon moins noble de faire les choses.
Ce constat me laisse une impression étrange en moi. Les jours qui suivent, sans que je sois toujours capable de dire de combien il s’agit, je me retrouve plus introspectif. Les fées l’ont vu et le respectent. La distance est gardée, mes rêveries m’appartiennent. Personne ne s’immisce, personne ne s’impose. Tout est naturel. Et je me rends compte, pendant cette réflexion, que le temps que je passe avec eux était peut-être écrit depuis longtemps. Je ne suis pas là par hasard, parce que j’ai remplacé mon père au pied levé comme un pis-aller. C’était moi qui devais être dans ce monde, à le parcourir. Ici, avec Eluned et les siens. À vivre ce moment, à comprendre leur mode de vie. Car de tous ceux de mon clan, j’étais à la fois le plus préparé et à la fois le plus vierge de toutes sensations, de tout construit social. J’ai accepté à la première page blanche du nouveau chapitre de ma vie.
Je comprends également que ce temps, que je devais vivre ici, à travers ces landes, ces chaos rocheux, le long de ces montagnes, avec ces êtres si particuliers, c’est cela que les fées chérissent. L’instant présent, qui ne durera que le temps qu’il doit être vécu, et qui, de fait, sans savoir de quoi sera fait l’avenir, doit être pleinement vécu. C’est une formidable vision de la vie qui empêche toute mélancolie, toute forme de réflexion trop intense sur ce que nous sommes et ce que nous allons devenir. Le glamour, semble-t-il, tisse les fils de la vie pour nous. La convergence se fait par nécessité, déterminisme, et nous échappe malgré tout. Alors vivons ces moments. Soyons compagnons le temps de ce voyage, de cette quête. Et si la vie le veut, nous nous retrouverons.
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Mes cheveux ont poussé. Je m’en suis rendu compte quand Kaer les a saisis en passant, par jeu, avec l’insolence tranquille des faunes. À Silchester, je les aurais coupés depuis longtemps. Mon héritage romain me parlait encore à ce moment-là, de manière prédominante. Ici, je les ai laissés. Je ne sais pas si c’est paresse ou autre chose.
Je ne compte plus depuis combien de temps nous marchons. Il me semble que ce devrait être plusieurs saisons. Que la forêt de givre devrait être au bout du monde. Et pourtant nous continuons, et il y a toujours du chemin devant nous, et ça ne m’étonne plus vraiment. C’est peut-être le signe que quelque chose a vraiment changé dans la façon dont je vis ici.
Je me suis cassé le bras. Alors que nous traversions un chaos rocheux depuis… dirons nous un certain temps, mettant en grande difficulté le gaillard que je suis devenu, aussi agile qu’un rondin de bois, je fus surpris. Mon pied glissa sur un rocher, bloquant ma cheville. Je perdis l’équilibre et tombai de tout mon corps. Par réflexe, je mis mon avant-bras en opposition. Il se brisa. Les esprits savent que dans ma famille, nous ne sommes pas les plus habiles. Ils doivent rire de ce spectacle. Morgra fit cette remarque de sa voix profonde et grave qui résonne encore en moi, alors que, manifestement, tout dans mon visage semblait dire que je m’en voulais d’une telle maladresse. « Un rocher qui roule contre un rocher a plus de risque de se briser que de glisser entre ses failles comme l’aurait fait l’eau. » Oui. Sans doute. Ça paraissait évident dit comme ça. Ils semblent me voir comme un rocher. J’aime cette image. Et les sourires de mes compagnons apaisèrent mon âme. Ici, rien de cruel. Juste des sourires sincèrement amusés de la situation. Les faunes riaient comme des gamins, incapables de s’arrêter. Les nains pouffaient dans leur barbe, la fumée qu’ils exhalaient de leur pipe partant par petits paquets à chaque fois qu’un rire les secouait. Sildia avait les yeux brillants d’amusement, mais se retenait de rire pleinement, plus conscient que les faunes du mal que j’aurais pu me faire. Elle était partagée entre ces deux états. Eluned a fait quelque chose avec ses mains et ça tient. Je ne lui ai pas demandé comment. Certaines choses, ici, on les accepte. Mais le bras est toujours douloureux. Elle m’a dit que ça allait me durer un moment, et qu’il faudrait que je sois prudent, car nous approchions de notre destination. J’ai l’impression que nous avons traversé le monde deux fois, et que nous sommes allés bien au-delà encore.
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Nous avons traversé trois ponts suspendus au-dessus de vides dont on ne voyait pas le fond. Un système qui s’enchainait au dessus de ce qui semblait un rift, traversant les montagnes que nous longions et déchirant la plaine qui s’étirait par devers nous. Le premier, j’ai regardé en bas. Le deuxième, j’ai regardé droit devant. Le troisième, je me sentais plus à l’aise. Je discutais à l’arrière avec Morgra. Nous fermions la marche, loin du tumulte des faunes et du bruit tapageur des roues du chariot qui cahotaient sur les pierres ancestrales que nous foulions. Il y avait à peine la place en largeur pour le faire passer. Une pierre mal scellée avait créé une dépression dans laquelle la roue s’était bloquée. Un des nains devant nous poussa pour faire avancer le chariot. Mais, emporté par le mouvement soudain de ce dernier, il trébucha et passa par-dessus le parapet qui n’était pas bien haut. Du coin de l’œil, j’eus à peine le temps de voir cela. Mon instinct me fit m’exprimer bien avant que j’eusse à penser à quoi que ce soit. Je me jetai dans sa direction, glissai sur le sol et tendis mon bras pour le récupérer, déjà dans le vide, par une lanière de sa besace. Je le remontai à la force de mon bras pour qu’il nous retrouve, sécurisé, sur le sol traître de ce pont ancien.
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Quelque chose a commencé à changer dans les paysages.
Je ne saurais pas dire à quel moment exactement. Ce n’est pas une frontière visible, pas une ligne qu’on franchit. C’est plutôt une accumulation. Les couleurs qui perdent progressivement leur chaleur, le ciel qui devient plus haut et plus froid, les arbres qui s’espacent, puis qui disparaissent presque, remplacés par des roches plates aux arrêtes vives. Des formations de pierre grise dressées comme des sentinelles sans visage. L’herbe encore présente, mais plus courte, plus dure, comme si elle avait appris à se faire toute petite contre le sol pour résister à quelque chose. Ce sont plus sec sous nos pieds.
Le vent s’est mis à souffler différemment. Pas plus fort. Juste plus froid, et plus direct, comme quelqu’un qui ne s’embarrasse plus de politesse.
Les faunes ont ralenti. Ils ne font plus de blagues. Les corps se sont couverts de peaux. Les nains m’en ont prêté. Je ressemble sans doute à mes ancêtres Kimris. D’autant plus que j’ai laissé Sildia me tresser certaines de mes cheveux comme l’ont fait certains nains qui nous accompagnent. Elle s’est mise à le faire spontanément. Je n’ai rien dit.
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Nous avons traversé ce matin une plaine de pierres dressées. Pas des formations naturelles mais des blocs érigés, alignés selon un ordre que je ne comprends pas, hauts de deux ou trois fois ma taille. J’ai pourtant l’air d’un géant au milieu de mes compagnons. Les blocs dressées sont couverts d’inscriptions que je n’ai pu déchiffrer mais que Eluned a effleurées sans s’arrêter, comme si elle les connaissait déjà. Un sanctuaire, peut-être. Ou une frontière. Ou simplement un souvenir en pierre d’une chose que personne ne se rappelle plus comment nommer.
Il y avait du givre sur certains d’entre eux. Seulement sur ceux qui regardaient vers le nord. Eluned ne s’est pas arrêtée pour expliquer. Pas plus que nous pour comprendre.
Les nains marchent maintenant plus serrés. Je ne leur en fais pas la remarque.
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Eluned nous a dit ce qui nous attendait.
Elle l’a fait simplement, sans théâtre, assis autour du feu que nous avions allumé dans un creux protégé du vent, là où les derniers buissons donnaient encore un semblant de bois à brûler. Elle a dit qu’il y avait une brume entre nous et Kaerwin. Qu’elle n’était pas naturelle. Qu’elle pouvait dissoudre ce qu’un être a de plus intime. Non pas le corps, mais la cohérence de soi. Que ceux qui s’y perdaient ne revenaient pas. Qu’elle pouvait nous guider, et que sa voix serait un fil. Mais qu’elle ne pouvait promettre d’en ramener tout le monde.
Elle a dit qu’elle ne nous demandait pas de la suivre. Qu’il y avait un choix à faire.
Deux des nains ont secoué la tête. Des hommes de métier, pas des fous. Ils avaient creusé, trouvé la racine, fait leur part. Ils resteraient avec le chariot et les mules, à attendre. Personne ne leur en a voulu.
Je me suis tourné vers Gwen. Il avait ce visage qu’il fait quand il veut paraître plus calme qu’il n’est. Quinze ans, le sang bouillonnait en permanence dans ses veines. Mais les épreuves passées et à venir, dans ce monde si étrange, que rien ne le prédisposé à découvrir, à affronter et à apprendre à connaitre, le tempérait. J’avais hérité d’un écuyer épuisant, moi qui avais été élevé aux lentes circonvolutions des journées chauffées par le soleil de Ganne. Parfois, il m’épuisait. Mais depuis la bataille du lac givré et depuis que nous étions clairement entré en terres hostiles, son sang s’était légèrement refroidi. Il avait perdu ses repères. Je devais être fort pour qu’il puisse avoir un repère inébranlable. Comme moi, il devait apprendre à un moment ou lui-même étant en plein changement. Je lui ai dit de rester avec les nains. Il a voulu protester. Je lui ai dit une deuxième fois et il a compris que ce n’était pas une discussion. Il a hoché la tête et s’est occupé des chevaux pour ne pas avoir à regarder partir.
Nous sommes entrés dans les brumes au petit matin, ou à ce qui y ressemblait.
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Je ne sais pas comment écrire ceci. Mais si je l’écris, c’est que j’en suis sorti vivant, une nouvelle foi.
Mon incapacité a décrire les choses qui vont suivre ne vient pas parce que les mots me manquent. Mais parce que ce que j’ai traversé n’appartient pas entièrement au monde des choses qu’on peut décrire. Mais j’essaie quand même, car c’est pour cela que ce codex existe.
Les brumes n’ont pas de couleur. Pas blanc, pas gris, simplement l’absence de couleur, une matière qui mange la lumière sans la remplacer par quoi que ce soit d’autre. J’ai fait trois pas dedans et j’ai perdu Morgra de vue. J’ai fait encore deux pas et j’ai perdu Eluned de vue. Puis j’ai perdu le sol. Non pas que j’ai trébuché — je le sentais encore sous mes pieds — mais je ne le voyais plus. Je ne me voyais plus. Mes mains étaient là, je les sentais, mais elles n’étaient plus visibles. Il n’y avait plus de corps à regarder. Seulement moi, quelque chose qui pensait et percevait, flottant dans une épaisseur sans bords.
Il y avait des murmures. Pas des voix articulées mais des frôlements de sons qui ressemblaient parfois à des mots, parfois à des noms, parfois à rien du tout. Ils venaient de toutes les directions à la fois, ou d’aucune. Ils ne cherchaient pas à effrayer. C’était presque pire : ils ne cherchaient rien. Ils étaient là, simplement, comme des choses oubliées qui continuent d’exister faute d’avoir été enterrées.
Je me suis mis à marcher. Ou à croire que je marchais. La direction n’existait plus vraiment. Le devant et le derrière s’étaient dissous en même temps que la vue. Je me suis concentré sur une chose simple : je m’appelle Leddicus, je suis le fils d’Aurélius et d’Alia, je porte une épée, j’ai un bras cassé qui fait mal, et cette douleur-là au moins est réelle et précise. Je me suis accroché à la douleur comme on s’accroche à une corde.
La lueur d’Eluned – qui nous avait demandé explicitement de la suivre et de ne pas la quitter des yeux - précise au départ comme un phare dans la nuit, s’adoucissait à mesure que me gagnait cette forme d’apathie spectrale.
Quelque chose dans les brumes voulait que je lâche prise. Pas agressivement. Doucement. Comme une proposition. Comme si s’effacer était simplement plus confortable que de continuer à être. J’ai senti ma concentration faiblir par endroits, les bords de moi-même devenir flous, ma propre voix intérieure se dissoudre dans les murmures ambiants. Je ne savais plus très bien où commencaient les brumes et où je finissais.
C’est là que j’ai entendu Kaer crier.
Un cri bref, plus de surprise que de douleur. Et puis rien. J’ai appelé son nom dans les brumes et les brumes l’ont mangé avant qu’il n’aille nulle part. J’ai appelé encore. Rien. Quelque part loin ou près - impossible à dire - j’ai entendu un des nains prononcer quelque chose dans sa langue, un mot court et lourd, et puis lui aussi s’est tu.
Puis la voix d’Eluned.
Elle n’a pas crié. Elle a parlé normalement, clairement, comme si les brumes n’avaient pas prise sur elle, ou comme si elle avait simplement décidé que ce n’était pas le cas. Elle a dit mon nom. Juste mon nom, rien d’autre. Mais avec quelque chose dedans qui avait le poids d’un ancrage, d’une main tendue dans le vide, d’une lampe au bout d’un corridor sans fin.
Je me suis dirigé vers sa voix. Je ne saurais pas décrire comment. Il n’y avait pas de direction. Mais il y avait sa voix, et quelque chose en moi a su où elle était, et j’ai marché vers ce savoir-là.
La lumière est revenue d’un coup. Une lumière froide, bleue, qui venait du sol autant que du ciel. J’étais de l’autre côté.
Eluned était là. Morgra. Sildia, les yeux trop grands, mais debout. Laekôn, tremblant mais présent. Abzin et six de ses nains. Nous n’étions plus que douze. Kaer n’était plus là. Un des nains était lui aussi resté dans les brumes. Et à voir le visage résigné d’Eluned et Morgra, la larme qui perlait sur la joue de Silda, le visage ombrageux d’Abzin, je compris rapidement qu’ils y resteraient sans doute éternellement.
Personne n’a parlé pendant un moment. Laekôn a regardé l’endroit où les brumes s’arrêtaient. Il n’a pas pleuré, pas tout de suite. Il a regardé, longuement, comme s’il attendait encore que quelque chose en sorte. Puis il a tourné le dos les larmes coulant déjà sur ses joues juvéniles.
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