Bon, Ben voilà Snowfall c'est fini.
Snowfall est une série FX de 6 saisons de 10 épisodes produite et créée par le regretté John Singleton. Elle suit en parallèle les exploits de Teddy Mac Donald, un agent de la CIA et de Franklin Saint, un jeune étudiant brillant de South Central que ses lacunes socio-économiques et culturelles ont éloigné de la prestigieuse université dans laquelle il avait été admis avant le début de la série. Le rapport entre le jeune afro-américain et l'espion vétéran : le premier est prêt à tout pour réussir (il cumule au début de la série un poste d'employé dans l'épicerie coréenne du coin et une fonction de dealer d'herbe pour son oncle Jerome), le second cherche un dealer parce qu'il veut armer les Contras au Nicaragua. Officiellement, les États-Unis sont neutres et le Congrès, qui redoute un nouveau Vietnam, empêche tout soutien officiel. D'où une idée brillante dont Terry hérite au début de la série : acheter de la cocaïne aux Colombiens, la revendre aux États-Unis, utiliser les profits pour acheter des armes de guerre et les faire parvenir aux contras.
A partir de cette trame qui s'appuie sur des faits réels (l'épidémie de cocaïne et de "rock cocaine" aux États-Unis et le contragate), de sérieux soupçons (notamment
l'affaire Gary Webb) et des légendes urbaines invérifiables (l'invention du crack à Oakland), la série met en scène une tragédie grecque qui se déploie sur plusieurs plans (politique, criminel et familial), s'articule sur plusieurs thématiques (l'histoire du pouvoir et celle des communautés noires) en un récit choral où abondent des personnages masculins et féminins forts et bien taillés, à qui on laisse le temps de mûrir et de gagner en gravité. On y croise un ex agent du Mossad devenu trafiquant d'armes et de drogue, à la fois sybarite et profondément spirituel, un luchador amoureux, une narco-héritière en butte au machisme de sa culture, une ex crackhead haute en couleurs, un gangster qui se met à lire Fanon, un chef de gang sanguinaire converti au code du Bushido et parlant aux esprits, un couple que son amour rend plus fort, une mère louve, un père idéaliste en quête de rachat, une journaliste qui ne supporte pas ce que son environnement urbain est devenu, des gangsters, des black panthers, des costumes-cravates de Langsley, des trafiquants colombiens barrés mais qui savent ce qu'ils font, des OG latinos qui ne plaisantent pas, des espions et des infiltrés de tout poil ... Bref, tout un petit monde qui tient autant des codes du genre et de sa mythologie que d'un récit tragique qui relie dans une spirale fatidique tous ces personnages à la fois pions et pièces maîtresses d'un échiquier qui les dépasse.
J'écris ici car je veux dire qu'à mon humble avis, John Singleton a créé une série unique en son genre qui frise le chef d'oeuvre. Il y a des trucs bizarres : quelques trous dans la trame, quelques recollements difficiles (on n'est pas aidés par le fait que certains passages soient teintés d'onirisme subtil), quelques évolutions psychologiques un peu trop rapides, des mystères non résolus. L'usage de la musique et d'oeuvres populaires de l'époque tombe parfois à plat, tantôt ajoute à la tension de manière époustouflante. Il y a des épisodes un peu dispensables, notamment dans la saison 5 qui suit parfois des pistes un peu surprenantes. On sent aussi que la série hésite sur ses héros et les points de vue pendant les premières saisons. J'ai la nette impression que Singleton et les show runners ont hésité entre South Central et Pico Union et que la part consacrée à la partie latina du trafic s'est peu à peu réduite d'abord à ce qui se passe à South Central puis dans les vies des personnages principaux. Honnêtement, c'était inévitable. C'eût été un peu comme si The Shield s'en était tenu à sa routine des deux premières saisons (une enquête et une pollissonnerie de la strike team, rince and repeat au prochain épisode). La focalisation sur les conséquences de ce que font les PJ une fois que le sandbox est installé, on connaît ça en JDR, non ? Dernier reproche : il est entendu que le trafic de cocaïne et l'épidémie de crack détruisent des communautés mais l'Apocalypse réelle que ces fléaux ont entraîné n'est pas réellement montrée. On aurait aimé que la série montre d'avantage les conséquences de l'amoralité des personnages.
J'ai, malgré tous ses défauts, adoré Snowfall. D'abord parce que c'est éminemment moral : on meurt et/ou on devient fou et il n'y a pas de sortie par le haut quand on fait des saloperies. Ensuite, parce que c'est super bien interprété : on trouve le mélange habituel d'acteurs confirmés et de guest stars de passage mais tout le monde joue bien et l'on sent que la direction d'acteurs a été d'un haut niveau. De plus, la série m'apporte une satisfaction personnelle : on peut raconter une histoire intense et nerveuse sans que les personnages soient tous des hystériques, des testo-junkies ou des adolescents tardifs. Cette malédiction des personnages sombres et torturés agissant contre tout bon sens parce que le scénariste n'arrive pas à faire avancer l'histoire sans ce genre d'artifices frappe des séries pourtant intéressantes comme Engrenages ou Braquo. Rien de tout cela dans Snowfall: la rage, la folie et l'aveuglement ne sont pas qu'un ressort narratif, mais des éléments montrant les tempêtes intérieures qui agitent les personnages.
Bref, j'ai envie de dire "twas a helluvaride n***a" (mais je ne le dirai pas parce que j'ai 52 ans et que je vis dans la banlieue pavillonnaire d'une ville universitaire britannique) et je te remercie John Singleton. Tu m'as enrichi de deux œuvres immortelles : Boyz n the Hood, qui fut une de mes premières claques, Snowfall fut de ce niveau.