J'ai enfin rattrapé
Mars Express de Jérémie Périn. Dans un futur où les robots conscients existent, tout comme les humains "augmentés" cybernétiquement, et où l'humanité a colonisé Mars, deux détectives enquêtent sur des affaires du type assassinats ou "déplombages", un bricolage matériel qui permet aux robots de s'affranchir des directives de sécurité qui les empêchent notamment d'être agressifs.
Voilà un film que j'abordais avec beaucoup de curiosité et qui m'a laissé une impression un peu en demi-teinte à titre personnel, même si je le recommanderai volontiers autour de moi.
Dans le contexte actuel de production des films d'animation français,
Mars Express a déjà le mérite d'exister et c'est un grand mérite : un film de science-fiction résolument pour adultes, avec de la violence et qui parle sexualité, et un scénario très dense en informations, c'est manifestement une tentative pour faire un récit à la
Ghost in the Shell ou
Blade Runner et c'est beaucoup trop rare et difficile à faire par chez nous pour ne pas saluer l'effort, l'ambition et la persévérance du projet.
Le film a de solides qualités. En termes de créativité graphique, d'abord. Un peu réservé devant les graphismes très statiques que laissait entrevoir la bande annonce, j'ai beaucoup apprécié la densité en détails des personnages, décors, engins, etc.
Ensuite, en termes de création d'univers :
Mars Express est un film-univers qui nous plonge dans un futur très détaillé conçu avec pour ambition d'atteindre un grand niveau de vraisemblance... et qui y arrive. Un univers qu'on traverse, souvent à toute vitesse, en brassant des enjeux sociaux, technologiques, économiques, politiques. On a bel et bien l'impression "qu'on y est". Et le film ne prend pas le public pour des imbéciles : il n'y a aucune tirade explicative sur l'état du monde, c'est à nous de comprendre où en sont les choses et quels sont les enjeux.
Enfin, l'animation est de qualité. En dépit de la grande économie de traits visible notamment sur les visages des personnages, ces derniers sont criants de vie, grâce à aux jeux d'expressions subtiles sur les visages, les petits gestes, les attitudes très réalistes, elles-mêmes bien servies par un scénario aux dialogues bien travaillés dans ce sens.
Venons-en aux limites. Elles tiennent beaucoup aux choix du scénario, mais aussi à mes goûts personnels. Premièrement, il se trouve que
Mars Express reprend beaucoup les codes du film policier et du film noir : détectives désabusés, assassinats, tueurs à gage, prostitué-e-s, corruption, etc. Or ce n'est pas plus que ça ma tasse de thé, et j'ai donc été un peu déçu qu'on m'emmène sur Mars dans le futur pour que j'aie l'impression parfois de me retrouver dans un épisode série policière de début de soirée sur TF1 : "tout ça pour ça ?" Mais j'ai probablement la dent trop dure, parce que, si on y réfléchit bien,
Ghost in the Shell,
Innocence ou
Blade Runner, c'est déjà beaucoup ce genre de chose, avec toutefois des éléments dépaysants pour un public français (contexte asiatique pour
Ghost in the Shell, contexte américain et orientalisme léger dans
Blade Runner), auxquels
Mars Express n'a pas recours. En revanche, là où ces trois films restent de la SF relativement lointaine (ou l'étaient quand ils sont sortis en salles),
Mars Express garde les coudées franches pour développer un commentaire social sur le présent. Pas très développé ni très original, mais là encore, il a le mérite d'être là.
Ce thème policier présente aussi l'avantage certain de permettre à un large public, non habitué à la SF, de rester en terrain relativement familier et d'avoir quelque chose à quoi se raccrocher parmi les multiples détails plus originaux dont le scénario nous bombarde à longueur de temps. Mon problème, c'est que la grande originalité et le soin mis aux détails ne se retrouvent pas autant dans les ficelles principales du récit, qui m'ont semblé bien plus stéréotypées (et à vrai dire très prévisibles, au moins pour la partie policière).
C'est un problème que j'avais déjà rencontré avec
Renaissance de Christian Volckman, autre film d'animation de SF qui s'est avéré être principalement un film noir un peu convenu avec des décors futuristes. C'était très bien animé, mais trop policier et pas assez SF pour moi. Cela dit,
Mars Express est bien plus fermement ancré dans le genre de la SF que
Renaissance.
Deuxième limite, là aussi en partie propre à mes goûts personnels : le fait que je n'en suis plus à mon premier film de SF et que j'ai déjà l'habitude de bon nombre des thèmes et des ficelles narratives de
Mars Express, ce qui fait de moi un public plus exigeant. Or, quand on connaît un peu la SF, et qu'on réfléchit au fond du scénario,
Mars Express, au bout du compte, c'est du Asimov qui s'est offert un lifting avec des robots au look plus actuel (ah, l'influence des designs d'Apple...). Le film multiple tellement les efforts pour bâtir un univers fouillé et crédible que, là aussi, j'ai eu un sentiment de "tout ça pour ça ?" Là encore, un public moins habitué peut largement y trouver son compte, et
Mars Express n'a vraiment pas à rougir devant les films d'animation japonais ou les séries américaines de sa catégorie.
Dernière limite, plus gênante à mon avis : la recherche de réalisme du film ne va pas jusqu'à inclure les thèmes de l'environnement et de la pollution, et là c'est vraiment la principale épine dans son pied. Parce qu'au vu de la direction qu'on prend en 2026 (et qu'on prenait déjà au tournant des années 2020), ce sont des paramètres dont on ne peut pas se passer quand on prétend dépeindre un futur réaliste. Mais, au fond, ce n'est pas tant un réalisme de futurologue que
Mars Express recherche, mais une vraisemblance et un niveau de détail interne qui le rendent crédible en tant que nouveau représentant du genre du cyberpunk. De ce point de vue, ça fonctionne, c'est certain. Mais il y a un tel travail sur l'univers que je suis resté sur ma faim en voyant que la documentation n'allait pas plus loin que ça. Comme le film fait essentiellement du Asimov relifté, il risque aussi de vieillir en conséquence.
Malgré ces quelques limites,
Mars Express reste un bel accomplissement, et j'espère qu'il rencontrera assez de succès pour contribuer à mettre sur les rails d'autres films d'animation de SF par chez nous.